Le Syndrome du Congo

 J’ai posé la soupe aux lentilles sur la table à manger, j’ai mis la télé sur la chaîne En infos continue et j’ai installé Madame Hemptinne pour le dîner, seulement elle a arrêté de faire palabre pour manger sa soupe. J’ai demandé la route et je suis parti la tête remplie de ce Lumumba de Madame Hemptinne. Je suis allé pointer à l’intérim, madame Sophie a plaisanté sur le syndrome du Congo de Madame Hemptinne, j’ai refusé de faire palabre avec elle sur le sujet, parce que je me méfiais toujours de madame Sophie et que je ne voulais pas être en retard pour mon cours.

Madame Hemptinne est une vraie source de vie et de mémoire. En regardant les clichés jaunis accrochés sur les murs de sa maison près du parc : des hommes et des femmes qu’elle a dû aimer ou haïr profondément. J’ai compris que les deux genres avaient le pouvoir de l’émouvoir au plus profond de son être. J’ai compris pourquoi elle a fait le deuil sur la filiation et la légèreté. Elle a choisi la gravité et l’art. L’art de la photographie. Toute une vie pour la photographie. Toute une vie à photographier un homme. Même après sa disparition. Comment photographier un fantôme, un ovni ? Un homme en avance sur son temps, un homme au destin tragique. Elle a été l’une des premières dans les années cinquante à avoir le leader congolais dans son viseur. Dès cette toute première fois, elle a su qu’il n’était pas de ce monde. A partir de ce moment, elle ne savait plus qui d’elle ou de Lumumba possédait l’autre. Cet homme avait en lui cette chose que lui-même ne pouvait supporter. Cette chose le brûlait littéralement, brûlait tous ceux qui l’approchaient,

l’écoutaient ou le respiraient.

On voyait bien que ça n’allait pas durer. Aucun être humain ne peut supporter ça. Cet homme n’était pas fait comme nous, me disait Madame Hemptinne. Il était fait comme personne. Il le savait. Eux aussi le savaient, les colons. Ceux qui l’approchaient de près ou de loin, sans exception finissaient toujours par le ramener le soir à la maison. Les femmes partageaient leurs maris avec Lumumba. Les enfants partageaient  leurs parents avec Lumumba. On prenait le dîner avec lui. On partageait son lit avec Lumumba. Je me demande toujours qui de lui ou de ses assassins en étaient le plus soulagés au moment fatidique. Mais la sale besogne exécutée, point de repos, ni de soulagement. Il nous poursuit. On vit avec jusqu’à la fin de notre vie. Lumumba, nous possède tous autant que nous sommes. Plus que de son vivant. C’est mort qu’il rayonne et nous brûle.

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